Jean-Marie Loret, le ch’ti fils d’Hitler (1918-1985)

Le 25 mars 1918, le jour où l’église catholique célèbre saint Humbert de Maroilles, Charlotte Eudoxie Alida Lobjoie, une fille de ferme de 19 ans, native de Saint-Quentin, accouche à Seboncourt, département de l’Aisne, d’un fils né de père inconnu, qu’elle prénomme Jean-Marie. Le 20 mai 1922, à Saint-Ouen, dans la banlieue nord de Paris, elle épouse Clément Félix Loret, employé de lithographie, qui donne alors son nom au petit garçon. Charlotte se remarie le 7 juin 1940 à Paris, dans le 5e arrondissement, avec Javier Emmanuel Gaudino. Elle meurt à Paris (cette fois dans le 14e) le 13 septembre 1951. Ces faits peuvent aisément être vérifiés auprès des archives d’état-civil.

Le reste ne relève que de témoignages oraux, rapportés par Jean-Marie Loret lui-même dans ses déclarations, puis dans ses écrits. Dans son enfance, il aurait été considéré comme le fils d’un soldat allemand, ce qui lui aurait valu d’être l’objet d’insultes. C’est peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale que sa mère lui aurait révélé, trois ans avant de mourir, que son père n’était autre… qu’Adolf Hitler !

Couverture d’un ouvrage de Daniel-Charles Luytens ; le portrait de Jean-Marie Loret figure dans le médaillon en haut à gauche

La rencontre entre Charlotte et Adolf aurait eu lieu à 82 kilomètres de Seboncourt, à Fournes-en-Weppes (département du Nord), où Charlotte se serait rendue pour faire les foins, ou peut-être pour accompagner son père, qui était employé d’abattoir. Dans une autre version, ils se seraient connus à Prémont, village du Nord situé plus près de Seboncourt. Ardooie, en Flandre belge, et Le Cateau, dans le Nord, sont également des lieux mentionnés comme berceaux  supposés des amours du couple. Hitler, placé durant la Première Guerre Mondiale dans les rangs du 16e régiment bavarois, exerçait la fonction d’estafette, ce qui l’amenait effectivement à se déplacer dans le Nord pour joindre les différents bataillons ; les archives militaires permettent de reconstituer ses déplacements pendant le conflit. La relation amoureuse aurait duré plusieurs mois, au gré des séjours d’Hitler dans le nord de la France, avant qu’il ne quitte définitivement le secteur en 1917. Peu après la fin de la guerre, Charlotte serait partie à Paris et le petit Jean-Marie aurait été élevé par ses grands-parents -jusqu’à la mort de ces derniers en 1925 et 1926- puis par sa tante Alice. En 1934, alors que sa mère sombrait progressivement dans l’alcoolisme, il aurait été adopté de façon temporaire par un couple de Saint-Quentin, les Frizon.

Devenu adulte, Jean-Marie Loret aurait été convoqué en 1942 par les services de renseignements allemands à l’hôtel Lutetia à Paris, où se trouvait le quartier général de l’Abwehr, pour un interrogatoire sur ses origines. Les autorités allemandes auraient aussi versé des sommes d’argent à Charlotte et à la famille d’adoption pendant la guerre. Selon différentes sources (dont aucune ne s’appuie sur des documents historiques), Jean-Marie Loret aurait occupé des fonctions dans la police collaboratrice, mais il aurait aussi participé à un mouvement de Résistance…

Autre preuve avancée par Jean-Marie Loret à l’appui de la filiation qu’il revendiquait, la présence dans le grenier de la maison familiale de tableaux prétendument peints par Adolf Hitler, auxquels ferait écho, à Berlin, un tableau d’Hitler (disparu par la suite) représentant une femme ressemblant à Charlotte Lobjoie. Ce tableau, qui aurait été acheté par Walter Duyck en 1967, a refait surface dans le catalogue de la maison de ventes aux enchères Weidler en avril 2018, sous le titre Mädchenportrait (https://www.auktionshausweidler.de/de/kataloge/2018/2150/compressed-A2150-Foto_WEB.pdf). Nous avons parlé ailleurs de l’engouement pour les peintures hitlériennes, à l’origine de toutes sortes d’agiotages (http://www.carnetsdepolycarpe.com/konrad-kujau-ou-le-faussaire-facetieux/).

Tableau attribué à Adolf Hitler, qui représenterait Charlotte Lobjoie

A l’âge de 57 ans, en 1975, Jean-Marie Loret se décide à faire son « coming out » : il annonce à ses enfants qu’ils ont Adolf Hitler pour grand-père et il entre en contact avec le journaliste Werner Maser, qui s’est fait pour spécialité d’écrire sur le IIIe Reich. Il trouve chez ce personnage une oreille favorable. Werner Maser révèle publiquement le scoop en 1977 et exhibe Loret un peu partout, jusqu’à Tokyo, avant de prendre ses distances, deux ans plus tard, pour des raisons obscures. L’hebdomadaire à sensation Paris-Match reprend rapidement « l’information » et publie même un dossier dans son numéro du 18 novembre 1977. En 1979, Jean-Marie Loret va à Paris prendre conseil auprès d’un avocat tapageur, François Gibault, dans le but de faire reconnaître officiellement sa filiation (et ses droits sur « Mein Kampf » ainsi que sur d’hypothétiques comptes bancaires suisses…) mais il finit par y renoncer. D’après sa fiche Wikipédia, François Gibault (commandeur de la Légion d’Honneur) a été à la fois le biographe de Céline, un ancien collaborateur de Jacques Tixier-Vignancourt (vichyste et partisan de l’OAS) et un proche de Jacques Vergès, avec lequel il partageait une attirance pour l’ambigüité et les causes troubles (https://www.liberation.fr/portrait/1997/10/14/francois-gibault-65-ans-avocat-de-causes-troubles-et-d-une-fille-de-yann-piat-biographe-de-celine-pu_219426/).

En 1981, quelques années avant sa mort, Jean-Marie Loret, qui arborait depuis longtemps la petite moustache destinée à accentuer la ressemblance physique avec qui-vous-savez, publie avec René Mathot, un historien amateur belge, un ouvrage de 287 pages au titre franchement racoleur : « Ton père s’appelait Hitler », aux éditions «  Dossiers de l’histoire ».

L’hebdomadaire Le Point va curieusement faire ressortir l’histoire dans un article à sensation du journaliste Jérôme Béglé, publié sur Internet le 17 février 2012 et immédiatement  relayé par la presse internationale, sans grand esprit critique. Le journal Marianne réplique en citant l’enquête réalisée par le journaliste belge Jean-Paul Mulders en 2008 (publiée dans Het Laatste Nieuws du 28 avril 2008) et qui avait conclu à l’absence totale de filiation ; cette conclusion est basée  sur des tests ADN réalisés de façon rocambolesque à partir d’éléments récupérés à l’insu des individus concernés, comme dans une bonne vieille série télévisée.

Le documentariste David Korn-Brzoza  rouvre le dossier en 2014 pour la RTBF (http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/43745_1). Deux des neuf enfants de Jean-Marie Loret, Philippe et Elisabeth, ont accepté de se soumettre à des tests ADN réalisés par le très médiatique paléopathologiste Philippe Charlier (qui a en particulier autopsié Diane de Poitiers, Agnès Sorel et les restes présumés de Jeanne d’Arc). Ces tests ont confirmé l’absence de proximité génétique.

On peut espérer que cette nouvelle a été accueillie avec soulagement par la descendance de Jean-Marie Loret. Mais sur ce point, le doute subsiste.

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